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back to VERBRUGGHEN Jo - Elle à une heure indue - part 2

 

 

Jo VERBRUGGHEN

ELLE A UNE HEURE INDUE, CERTAIN SOIR EN AUTOMNE - Part 3 

 

 

Les trop rares personnes qui me sont familières, le vieux Max, mon père, une tante acariâtre et quelques rares copains de mon âge, triés sur le volet, me disent d'un commerce agréable. Ils me prétendent de caractère plutôt accommodant et serviable comme pas deux. Le médecin l'atteste à chaque visite en caressant mes cheveux au moment de prendre congé. A cette occasion, il lui arrive de hocher la tête, de soupirer et de marmonner des mots inaudibles. Comme la plupart des solitaires, je suis calme, pondéré. Un adolescent rangé, bien sous tous les rapports!

La peur de balbutier est ancrée en moi. La certitude de dépendre d'un événement fâcheux, qui peut se produire à tout moment, m'évite d'élever inutilement la voix. Je n'aime pas crier. M'égosiller me porte préjudice. Faut-il croire que le cri forcerait en quelque sorte le destin ? Un sursaut intempestif risque de déclencher un processus et ce au moment le plus inopportun. Les sons massés n'attendent, j'en suis convaincu, qu'un moment de stupide inattention.

Ils sont là, gravats jetés en tas. Us demeurent accumulés dans ma tête, formant des tas entre les vertèbres cervicales et l'occiput. Etonnant que je me souvienne de l'endroit exact d'où, au départ d'une lourdeur sourde, des élancements soient capables de se disperser en tous sens. Parfois, je me dis que c'est plutôt cocasse d'engranger au-dessus de la nuque des sonorités capricieuses. Je les sens bouger comme s'il s'agissait d'innocents coléoptères.

Lorsque je parviens à me concentrer sur un rêve éveillé les concernant, je les vois bouger. Craignant d'être aveuglés par une lumière trop crue, ils se calfeutrent dans l'obscurité et restent couchés, les uns sur les autres, en attendant une issue salvatrice. Bon ou mauvais ? Il n'y a que les points de vue qui varient.

Depuis ma chambre à l'étage, la large baie offre une vue considérable sur le jardin. Le domaine se compose essentiellement d'un parc, abandonné depuis le décès de ma mère, à la génération spontanée. Antan, tracés, il est vrai, sans grand soin, quelques chemins forestiers permettaient des haltes discrètes et des promenades appréciées à l'abri des regards. Trop étroits pour être utilisés pour des débardages toujours remis à plus tard, les chemins sont envahis par les herbes, sans que leur état d'abandon ne puisse empêcher que l'on se rende de clairière en clairière pour rejoindre le grand rocher qui forme limite. Pour le reste, le parc est désert, délaissé. Seul le gros rocher exhibe sa grandeur et son prestige. Vu depuis ma fenêtre, il ressemble vaguement à quelque bovin gigantesque. En plein jour, les pigmentations grisâtres, piquées çà et là de taches plus sombres renforcent sa forme arrondie et l'étrange ressemblance qui surprend les visiteurs. Il y a bien longtemps, ils venaient nombreux. Maintenant, il ne vient plus personne.

Seuls mon père et moi parcourons encore les sentiers.

De l'autre côté, du versant face à la vallée, on n'aperçoit même pas l'énorme bosse. De ce coté là, le rocher est une falaise, un mur vertigineux qui descend à pic jusqu'au rives de la rivière que borde le chemin de halage.

 

Je ne me moquerai jamais de la mort. Signe d'absence, de deuil et d'adieu, la mort véhicule des idées tristes. Mais sans raisons suffisantes, on n'a que trop tendance à médire d'elle, à la charger de tous les maux et à l'accabler des malheurs que, par nos gestes inconsidérés et notre irrespect nous avons amplement mérités. Il est vrai que la mort perturbe ce qu'elle touche. Il est exact qu'elle rend macabre ce qu'elle a, ne fût-ce que par mégarde, approché.

Je me souviens très exactement du jour et de l'heure où elle m'a frôlé. Sa main, gantée de noir et de samit, a esquissé une caresse furtive. Si le mot existait, je dirais qu'à cet instant, elle m'a en quelque sorte "funèbre". Seul ce mot, fabriqué à dessein, me semble être approprié. C'est le seul mot, vaguement obscène à cause du malaise peu décent qu'il suggère, qui soit susceptible d'exprimer ce que j'ai ressenti. A cet instant, ce geste n'aurait normalement pas dû prêter à conséquence, Pourtant, depuis lors, son effet perdure, en attendant son inexorable parachèvement. Le geste m'a blêmi. Qui l'a voulu ? La mort a, sans doute, cherché à exprimer un élan de sympathie. N'empêche que, voulu ou non, le geste m'a enfermé dans un contexte macabre. Personne, en dehors de moi, ne l'a appris.

Personne n'y a pris garde. Faut-il que les autres voient la vérité en face. Elle ne regarde que moi et cela n'a finalement qu'une importance toute relative. La mort est là, voilà tout. Elle est proche, amie et peut-être délicieusement complice. Grâce à elle, je supporte sans encombre mon isolement. Si le domaine est vaste, il reste une prison.

Malgré ma lésion, ses séquelles, les critiques, les colères, le mépris et le reste, j'aime la solitude. J'aime observer, encore et encore le rocher qui se trouve devant moi, ce ruminant de pierre, lourdement prosterné dans le pré. Je ne pourrai jamais trouver une image plus exacte de l'éternité.

De temps à autre, du moins lorsque les circonstances climatologiques et mon état de santé le permettent, ce qui est rarement le cas, je me promène dans la partie boisée du domaine. Une brève balade suffit à mon bonheur, pourvu que je puisse l'effectuer à mon rythme, sans précipitation ni esprit de compétition. Il m'importe de jouir de la vue d'une nature libérée qui soit en mutation constante.

J'aime être en mesure de humer un air vivifiant, de respirer les odeurs humides et de ressentir avec la certitude du bien-être qui s'ensuivra, les fragrances de la forêt. Le domaine est un perpétuel enchantement, avec ses arbres séculaires mal taillés, avec les troncs morts toujours sur pied. Ils servent de refuge aux oiseaux ou de garde-manger à des colonies d'insectes. Les parterres en fleurs et les buissons de rhododendrons me ravissent. J'apprends petit à petit à distinguer les plantes sauvages, les ligneuses et les herbacées. C'est toujours un plaisir ineffable de voir comment le soleil déséquilibre volontiers les variations par ses miroitements. Il joue à cache-cache avec les taches qui parcourent les écorces retroussées des bouleaux. Les pommes de pin tombées sur le lit d'humus sont d'une légèreté étonnante. Bientôt, lorsqu'elles seront complètement évidées de l'intérieur, il ne restera plus qu'une forme à peine apparente: fragile cocon sans poids qui disparaîtra en poussière sans que n'en subsiste une moindre trace. Même dans la nature sauvage, la mort réduit à l'essentiel tout ce qu'elle approche. Elle ne cesse de rendre anonymes les formes qui pouvaient se croire différentes, rares, voire uniques. Bien malin celui qui, au jour du jugement annoncé, sera à même de distinguer dans les cendres dispersées aux quatre vents, le riche du pauvre et le vertueux du gredin.

 

J'aime emprunter le sentier escarpé qui, en pente douce serpente le long des terres ravinées, bordées de fougères.

En cette saison tardive, elles ont disparu en terre de sorte qu'il ne subsiste d'elles que des tiges brunâtres. Le sentier me conduit sans difficultés majeures près du grand rocher.

 

Même si depuis des mois, voire des années, je ne parviens plus à l'escalader, le lieu aux proportions mythiques, rappel immuable d'une enfance jadis comblée, reste un but privilégié. Ma marche est lente. Ardue et malaisée, sans cesse contrôlée pour éviter qu'elle ne devienne franchement pénible, ma promenade solitaire pourrait être celle d'un gars précocement perclus. En cours de route, je m'arrête fréquemment, faisant semblant à chaque halte d'avoir à examiner de plus près un détail découvert de manière fortuite. Je ne suis pas dupe de mes propres manigances.

Tout au long de la randonnée, il met faut, avant d'entamer un nouveau mouvement, prévoir en quelque sorte le geste qu'il me faudra effectuer par la suite. A chaque fois, malgré moi, j'ai l'impression curieuse d'hésiter une fraction de seconde de trop avant de presser le pas. Ainsi, malgré moi, j'ai désappris de m'engager à la légère. Le moindre faux-pas peut me nuire. La moindre chute peut avoir des conséquences malencontreuses. Ceci enclencherait sans doute un processus qui, épuisant mes trop faibles ressources, précipiterait le cours des choses et pourrait être non seulement préjudiciable pour ma santé mais simplement fatal.

Depuis ma convalescence, depuis le temps qui, malgré les prévisions prometteuses et les soi-disantes certitudes de prochaine guérison, n'en finit pas de se poursuivre, je n'essaie même plus de forcer la cadence que les autres m'imposent comme pour se dédouaner. Mon corps me dit clairement que tout effort doit être évité. Je me contente d'adopter une démarche pondérée, une allure qui, hormis le côté légèrement saccadé, ne devrait désorienter personne.

La claudication intermittente ne me cause que peu de soucis.

Si je n'avais que cette préoccupation à supporter, je m'en accommoderais volontiers, et ce avec une satisfaction évidente. Je ne fais rien sans avoir acquis la certitude d'atteindre à la réussite. Je suis fragilisé. Je n'ai plus de temps à perdre. Je souffre, par la faute d'autrui, et sans porter la moindre responsabilité dans le malheur qui m'a frappé.

Les sentiments qu'il faudra bien prendre en compte un jour pour les ranger à sa place idoine dans ce bilan regrettable, n'y changeront rien. Même lors d'une simple promenade en terrain familier, je veille, j'hésite et je me méfie.

 

Le sentier est jonché d'un tapis épais. Il s'agit de feuilles de chênes parsemées de branchettes qui craquent sous les pas.

Les pluies des derniers jours ont rendu le chemin glissant.

A certains endroits la randonnée s'en trouverait compromise.

Sous les arbres, le silence, ombré d'obscurité, s'intensifie.

Il se fait tard. Je frissonne. Je suis extrêmement las. La fatigue m'épuise. Elle m'accable et me colle à la peau. Elle sape un moral déjà bien malmené. J'ai de plus en plus de mal à respirer. Mes haltes sont de plus en plus fréquentes. Je m'appuie un instant contre un tronc noueux pour reprendre haleine. Je remarque avec une certaine angoisse que j'ai le souffle de plus en plus court. Je reste penché, immobile, le front appuyé contre le tronc, comme si l'arbre avait le pouvoir de me transmettre une partie de son énergie. Je reprends courage. Lorsque je me retourne pour jeter un regard distrait sur la maison, seul le faîtage s'en dégage, une surface couverte d'ardoises mouillées qui brillent. Ayant omis de tirer les tentures, j'aperçois la lueur d'une lampe posée sur ma table. Je reprends le chemin. J'envie le vieux Max qui, à cette heure, après avoir rentré ses outils, se repose sans doute à côté de sa merveilleuse carriole. A quoi bon céder à l'inquiétude ? Je suis diantrement essoufflé. Je crois que je n'irai pas plus loin ce soir.

 

J'ai froid. Je ris doucement en pensant à l'ineptie d'avoir froid en brûlant ses dernières chandelles ! Je regrette d'avoir quitté ma chambre si précipitamment et d'une manière aussi inconsidérée. Encore heureux que j'ai oublié d'éteindre cette lampe dans ma chambre ! La lueur me guidera et facilitera le retour. De ma chambre, la vue sur le parc est plus belle que celle que la nuit m'offre d'ici. Le chemin de retour est plus aisé. La descente est plus douce que la montée! Ce fut une décision stupide de vouloir sortir à tout prix à une heure pareille ! Je m'en veux amèrement.

Cette nuit encore, j'aurai du mal à trouver le sommeil.

Même ma fatigue me sera d'un piètre secours. Tant pis. Personne ne m'attend. Elle ? Peut-être.

 

Je me rends compte que la fascination qu'exerce le rocher s'apparente à l'attirance du gouffre. La séduction évidente ainsi perçue est proche en effet de l'attrait éprouvé par celui qui s'évertue à vaincre le vertige. J'envie le rocher et son inébranlable stabilité. J'aime par-dessus tout cette pesante et paisible lourdeur qui rend sa masse superbement indifférente à ce qui ne la concerne pas directement.

Rien n'entache sa sublime arrogance. Rien ne rompt l'isolement manifesté par cette pose dédaigneuse qui sied si souverainement à son évidence hautaine. Rien ne lui manque. Il règne, sans avoir besoin de nom, de sacre, d'autorité expansive. Rocher immense, puissamment accroché à un socle que rien ne délimite, il se contente d'exister, d'être au monde, de peser sur la terre de toute l'énormité de son poids. Depuis l'origine des temps, les roches sont ancrées à demeure dans la durée. Les pierres comme celles-ci ignorent la mort. Elles méprisent la lente déchéance qui ne cesse de nous poursuivre et qui ne les concerne en rien. Elles se moquent bien des défections odieuses de notre existence humaine, des maladies et des autres maux qui en sont les bornes et les tristes repères.

 

Ces déboires, dont elles n'ont même pas conscience, font partie de notre condition. Prisonniers du temps qui s'écoule, nous comptons les siècles à l'aune des guerres, des défaites, des accords solennisés que nos dirigeants rompent sous le prétexte fallacieux d'assurer le bien-être de leurs sujets. Pour un rocher, le passé évoqué le ramènerait d'emblée au temps des dinosaures, à celui des déluges, des dérives de la Pangée scindée en continents en perdition constante. Le rocher ignore la mort, celle qui, à force de nous fréquenter, nous impose son implacable présence. La mort nous répugne parce qu'elle ne cesse de mettre en scène une insolente immodestie.

 

Je devais avoir cinq ans; ou peut-être plus, je ne m'en souviens plus. Je sais que j'étais déjà capable de compter. Mais à cet âge-là, on est trop jeune pour se rendre compte de l'âge que l'on a. Il n'y a que les adultes qui prêtent attention à ces choses futiles, jugeant important de pouvoir se rendre compte de la fugacité sempiternelle du temps. Ils s'amusent d'autre part à nous voir grandir, et leur joie se complète d'une vaine impatience. Au fil du temps, ils ajouteraient volontiers des mois et des ans à nos âges, désireux qu'ils sont de nous voir vieillir malgré la terreur panique que la fuite éperdue de leur temps leur inflige. Je me gausse volontiers de ce paradoxe. Je me moque d'ailleurs fréquemment de la peur que leur raisonnement distille lorsqu'ils sont obligés d'admettre, avec une parcimonie calculée, d'avoir à supporter ce destin.

 

Je me souviens mal de ce qui a suivi le coup encaissé. Je me rappelle du jour et de l'heure mais j'ai oublié la date exacte de l'incident. Je le répète: je ne sais plus l'âge que j'avais.

A moins que je ne l'aie jamais su. Quelle importance d'ailleurs. Plus tard, ils se sont mis à plusieurs pour m'apprendre, par bribes, comment j'avais mis longtemps à sortir d'un état comateux et que mes esprits avaient été fortement bousculés. Les désagréments sont restés. Les bourdonnements ont continué. Ces ennuis ont perduré, sans discontinuer; comme les migraines, les bégaiements, les retards à l'école, les examens ratés et les autres suites fâcheuses. Bien avant ma convalescence, mon père avait déjà fait ce qu'il faut pour oublier. Il a refoulé sa beuverie, ses colères, les coups assénés, l'odieuse brutalité de ses gestes imparables, bref ce qui d'après ses dires, avait provoqué l'incident. Pour lui, ce n'avait été qu'un accident de parcours, une bévue regrettable, un épisode diantrement malheureux.

Le surmenage et le surcroît de travail, évoqués comme excuses, avaient bon dos. Tout le monde comprenait cela! Pour peu c'était lui la victime d'un stress inévitable.

Pour mon père, plongé dans la vie active, la vie avait continué, avec les tracas, les réunions entre copains, les joies, les rancœurs, le train-train habituel. Rien n'avait foncièrement changé. La vie était toujours ce long fleuve tranquille qui, s'écoulant entre ses berges, canalise la routine et l'ennui.

 

Moi qui l'observe attentivement, je remarque un certain apaisement. Seraient-ce les signes avant-coureurs d'une lassitude chronique ? Vieillit-il ? S'agit-il d'un harassement dont les causes sont plus profondes qu'il n'y paraît ? Il est manifeste que ma présence le gêne prodigieusement. Mon assiduité à ses côtés représente un reproche constant, un perpétuel appel au remords. Son embarras, je le ressens. Je m'en rends compte lorsqu'en me croisant sans crier gare, il me salue et que précisément à ce moment-là, j'éprouve quelque peine à dégager les mots noués entre eux. Il lui arrive, en ces moments, de sourire tristement comme s'il

se sentait humilié. Mais rien ne dit que je ne m'abuse pas.

Il se peut que je me fasse des illusions sur son compte.

L'imagination ne m'a déjà que trop joué des tours pendables.

N'empêche que, lorsqu'à la dérobée je l'observe, sans haine ni déplaisir, je me rends compte qu'il vieillit à vue d'œil. Certains soirs, il a le regard torve d'un trépassé.

Assis, il a le dos voûté de ceux qui traînent des pieds en marchant. Vivant sans but bien défini, sans appui, ils sont, comme lui, en perpétuelle errance.

 

Contrairement à ce l'on prétend sans savoir, je me rends très bien compte de mon état. Nul besoin de me leurrer !

Je sais mordicus que je ne vis plus qu'un tout petit peu à l'intérieur de moi-même. Mieux que quiconque, j'en suis conscient. Les apparences fallacieuses n'y changeront rien.

Les prières, les lamentations, les révoltes ne me seront d'aucun secours. Peu importe, le rideau peut tomber. Les autres, y compris le médecin, ont beau dire. Ils ne savent pas. Pourquoi d'ailleurs leur dénierais-je le droit d'ignorer, puisqu'ils ne sont pas concernés. Ma mort ne regarde que moi. Eux, ils garderont leurs illusions, leurs paroles doucereuses, leurs vaines consolations. Je leur abandonne volontiers leurs tracas, leurs caresses furtives, la condescendance de leurs phrases vides de bon sens. Je leur laisse les pâles joies, ces petits bonheurs miteux et défraîchis auxquels j'ai rarement participé. Déjà, je ne saigne plus à l'intérieur de ma tête, comme cela se produisit dans les premiers temps après l'accident. Plus personne n'évoque cet événement qui eut lieu dans un passé relativement proche.

Tous, imbus de leur supériorité, ignorent complètement que le coma a scellé l'inexorabilité de la mort. Cela ne leur sert à rien de taire l'incident, de le mettre sous le linceul de l'oubli, sous le boisseau de l'ignorance ! Tout provient du coup porté. Sans merci, une spirale fut enclenchée dont personne n'arrêtera l'évolution fatale. Tant pis pour ceux qui font mine de croire à ma guérison. Autant pour ceux qui s'accrochent à l'espoir d'un rétablissement rapide.

Tant pis pour ceux qui aimeraient que se produise un miracle. Je n'ai cure de leurs vertus théologales ! Je les décevrai. Seulement, je ne serai plus là pour percevoir leur déception. Tant pis. Ils se passeront de ma présence et boiront un verre à ma mémoire. Un verre amical vaut bien une messe ! Il faudrait plus que de la bonne volonté et que de la force capable de braver le temps, pour retrouver dans les cendres de demain les traces d'une vie chichement vécue aujourd'hui !

 

Je ne guérirai jamais. La mort est là. Elle est tapie en moi. Elle rôde dans ma chambre. Elle y évolue sans gêne aucune, en longue robe blanche, silhouette vaporeuse aux longs cheveux noirs répandus telle une merveilleuse toison sur ses épaules de part et d'autre de sa nuque. Familière et bienveillante, elle me suit lorsque je m'approche de la fenêtre pour observer le grand rocher. Comme moi, elle est assignée à résidence. Ceci ne peut durer. La fin viendra à son heure. La mort dispose de tout son temps. Rien ne presse. Même la hâte serait secrète et imprévisible. Par dignité, je fais front à ce qui me semble mortifère.

J'oppose une résistance farouche, même à cette forme bienveillante d'agonie. Qu'importe que le combat soit inégal et la défaite inscrite je ne sais où. Ma résistance m'offre de menus plaisirs, des satisfactions sans valeur ni importance. La vanité n'a que faire d'un baroud que l'honneur exige. Mon opposition fut sans faille. Si déjà je ne saigne plus comme ce fut le cas antan, ceci est dû à ma seule obstination. En ces domaines, j'ai de la force à revendre. Il me suffit d'opposer un refus, de défier l'inconvénient, pour en tarir le flux. De même, j'ai appris à retarder des migraines et à reporter à plus tard un tremblement qui menaçait d'agiter mon avant-bras. Quant au saignement répété, il m'affaiblissait trop. La sensation de sentir l'épanchement sanguin me rendait à mes yeux bien trop complice d'une mort, déjà encline par nature à faire montre de tendresse. Je ne lui en veux pas. La mort est sans doute impatiente. Elle a trop tardé et cependant tant de mois.

Mais de là à lui faire confiance, il y a une marge à franchir ! Je n'éprouve nulle angoisse en sa présence. Elle ne m'inspire ni peur ni aversion. Mais, malgré l'éradication totale de tout sentiment d'angoisse, elle viendra immanquablement toujours trop tôt à mon gré. Si la mort ne me fait pas peur, il ne faut surtout pas qu'elle se presse !

 

S'avouer vaincu n'est pas forcément une preuve exemplaire de lâcheté. Je dénie à quiconque le droit de juger mon attitude. La vie est précaire par essence et dès notre premier cri d'étonnement lors de l'expulsion au moment de la venue au monde, la mort nous requiert et commence son décompte. Débarrassé du souci de durer, l'éphémère retrouve d'emblée la modestie première de ses origines.

 

Pourquoi s'imaginer que j'éprouve du ressentiment envers mon père ? II est faux de croire que je lui en veux au point de le haïr. Balivernes que cela, puisque pareils sentiments me sont étrangers. Je n'ai jamais éprouvé le besoin de me réfugier dans ces extrêmes. Je vis avec mon père, sous le même toit, mangeant à la même table. Nos conversations sont empreintes d'urbanité et de respect. Je le vouvoie, comme il se doit. Nos relations sont correctes, parfois chaleureuses, malgré les distances qu'exige la bonne éducation. Si la satisfaction confine au bonheur, je me prévaux d'être heureux. Mais, je l'avoue, le doute subsiste. La confiance n y est plus. Il est utile de glisser une cale sous un meuble bancal. Un ressort est cassé, irrémédiablement, entachant le respect que je lui dois. Souvent, j'observe mon père. Je le fais sciemment, avec une certaine impertinence.

J'en suis conscient. Je le fais d'ailleurs avec une sollicitude particulière. Lorsqu'il s'en rend compte, il n'en dit rien. Pourquoi en ferait-il cas ? U se croit si puissant. Mon père se meut beaucoup. Il brasse l'air avec de grands gestes déclamatoires. Parfois, il se lève de manière inopinée et s'en va, en maugréant, comme s'il cherchait à se convaincre et, à muer de la sorte un doute en certitude. Il a besoin d'assises solides, de ces soubassements qui lui ont, depuis l'enfance fait défaut. Acteur né, comédien dans l'âme, il est son meilleur public. Il ne rêve pas, lui. Il agit, prestement, souvent avec forfanterie. Il vit de manière intempestive. L'inutilité foncière de la plupart de ses gestes lui échappe entièrement. Il rôde, lion en cage, tigre faisant des va-et-vient derrière les barreaux. Ce qui n'empêche que cette fébrilité tellement ostentatoire puisse m'amuser follement. La grandiloquence lui sied à merveille. Le monumental le sidère. Le superlatif l'enchante. Dans la parodie de bas-étage qu'il se joue, il présente l'image caricaturale de son autosatisfaction. Je sais, pour en avoir perçu les ficelles, que cette théâtralité émoussée par l'emphase, n'est que vaine apparence. Il ne s'agit dans son for intérieur que d'un masque piteusement appliqué à son visage et destiné à dissimuler un manque flagrant de véritable autorité.

Pauvre père qui ne s'est pas encore rendu compte qu'un masque dévoile bien plus qu'il ne dissimule.

Ainsi, mon père ne tient pas en place. Par peur du silence, il vit dans un brouhaha constant. Il se meut dans une espèce de confusion, entre des clients venus en consultation et d'autres tenus au bout du fil. Il traite plusieurs dossiers à la fois, sans doute pour éviter d'avoir à se mettre en question.

Devant un miroir, son regard se fait furtif.

Volontiers, il prend la tangente. A la moindre occasion, il préfère l'esquive au combat singulier. En cela, il ressemble au vieux Max, cet être qu'au fond de lui il méprise mais dont il supporte la présence parce que celle-ci le libère du souci d'avoir à se préoccuper de moi. Parfois, brusquement, n'en pouvant plus, les yeux hagards, il monte à l'étage pour boire. Au bar improvisé, il boit, n'importe quoi, goulûment, sans discernement. Souvent, ayant prévu le manège, je suis là avant lui, pour l'épier. Je le regarde s'enivrer, verre après verre. J'observe ses anxiétés, ses interrogations muées en monologues qui ne requièrent aucune réponse. J'analyse sa forfanterie, son angoisse de se retrouver seul, sa morbide insatisfaction.

 

Je l'aime, malgré tout, malgré ses faiblesses. Ce sont elles qui manifestement le rendent vulnérable. Pauvre père ignare qui ne se rend pas compte des vilenies que l'on colporte sur lui. Je l'aime, depuis toujours. Pourtant, je veux qu'il meure. Il le faut. Il doit mourir, et de préférence de sa propre main, de sa propre volonté. U faut qu'il meure en connaissance de cause. La loi du talion est une loi sans appel. Elle exprime la justice immanente. Pareille justice n'a rien à voir avec l'amour filial, cet attachement qu'avec toute la force de ma tendresse, je lui porte. Dans le jugement prononcé, il ne s'agit nullement de vengeance, mais uniquement d'équité. Je garde mes atouts. Les couleurs ont été annoncées. Reste à faire l'impasse. Mon jeu me le permet. J'en ai le droit.

Voulant être honnête jusqu'au bout, soucieux surtout de n'avoir rien à me reprocher hors ma faiblesse filiale, j'ai parlé à mon père. A cœur ouvert, je lui ai tout dit: ma rancœur, mon malheur, ma désespérance sans fin et ma soif éperdue de justice. Ebahi, sidéré, il m'a écouté sans m'interrompre, encaissant les coups sans broncher. Parfois, il hochait la tête, en signe d'approbation. La caresse de sa main sur mes cheveux était lourde et anxieuse, comme s'il avait enfin compris ma détresse. Il souriait doucement, d'un sourire sans joie, infiniment triste, le sourire de celui qui, sans admettre les évidences, prend à son compte le désarroi d'autrui. Cette situation me met mal à l'aise. Il ne faut surtout pas qu'il agisse sur un coup de tête. Il ne peut agir à la légère. Tout geste doit être mûrement réfléchi.

Avec les phrases que je lui ai dites, une trappe s'est ouverte sous ses pieds. Je ne lui ai rien caché. En pleine connaissance de cause, il sait qu'un père est nécessairement responsable de ses actes et des conséquences de ceux-ci. Le crime odieux, impardonnable, il l'a perpétré, lentement. Il a à connaître les séquelles désastreuses qui ont découlé de son geste meurtrier. Il m'a tué, indubitablement, goutte à goutte. Il m'a nécrosé la tête. Il me l'a gangrenée. Il en a rempli les cavités de sons et de résonnances. Il l'a obstruée de bruits, dont je ne supporte même plus d'entendre les échos. La justice exige qu'il meure. Nul besoin de sentence.

Le jugement va de soi. A lui de l'exécuter, de sa propre volonté, dans son extrême rigueur. Je l'aime, évidemment.

Seulement, il ne s'agit plus d'amour. En victime innocente, au coeur plein d'amour filial, je le verrai mourir.

Ma mort à moi, une mort à venir dans un proche avenir, est à ce prix.

 

Sans éprouver le moindre besoin de le confirmer davantage avec des paroles de circonstances, la mort, ma tendre complice, me l'a annoncé: mon sursis s'achève. Il n'existe de fil qui ne se rompe. Il n'y a de glaive suspendu à un crin qui ne s'abatte. Tout a une fin. J'attends avec sérénité. J'ai foi en la durée. Il y a longtemps que je me suis résigné.

J'assumerai tranquillement les morts pareillement annoncées, la mienne qui me frappera sans doute dans cette chambre à l'étage, et la sienne à endurer à une distance respectueuse, perceptible d'ici. Le temps me pèse déjà.

Depuis le jour où, par sa faute, la mort m'a touché, tout est, d'un seul coup, devenu définitif. Un corps tombera dans le vide. Un saut de l'ange aura lieu dans un gouffre, la nuit. La suite des événements ne dépend plus de moi. Je n'éprouve plus qu'une indicible lassitude. Personne ne s'opposera à sa mort. Nul n'aura à y redire. La fin est là, déjà, avant l'heure. Puis, il me restera à mourir, paisiblement, de ma belle mort qu'un reste d'appréhension incontrôlée rend injustement laide.

 

J'ai ouvert la fenêtre. La fraîcheur me fait du bien. Du jardin, sous le promontoire en saillie, personne ne peut m'apercevoir. Ayant éteint ma lampe de bureau, la pénombre me dérobe aux regards qui se voudraient indiscrets. Une chouette s'envole, créant un instant d'affolement, un bref sauve-qui-peut qui sort la forêt de sa torpeur.

Au rez-de-chaussée la porte donnant sur la véranda claque. Un homme marche sur le gravier qui mène de la cour au jardin et au parc. La démarche est lourde, celle d'un promeneur qui sue la peur et qui traîne des pieds.

Sans doute décompte-t-il les rares instants qui lui restent à vivre. Un homme avance à pas comptés. La lune, ce soir, est étonnamment brillante, un disque d'argent avec quelques tiquetures mordorées qui en parsèment la surface épanouie. Au loin, un chien hurle comme un loup dans les contes. La vallée en bas est lugubre jusque dans ses échos nocturnes. Un coup de vent agite brusquement les branches ce qui rend perceptible tout le parcours en aval, en direction de la rivière. La mort est douce, indubitablement.

Je la sens proche. Il se peut qu'elle attende, demeurant immobile derrière mon dos. Lorsque après la mort de mon père qui sans hâte s'en va le dos voûté, je la regarderai en face, ce sera avec tendresse. La fin de partie est proche.

Rien ne va plus. La falaise est haute, le versant profond.

Sous la lune tachetée, le rocher impose sa présence.

Comme pris par un vertige, je frissonne. Le cri de détresse se répercute. Sa brièveté me surprend. Déjà l'adieu s'éteint.

Je ne ressens ni satisfaction ni pitié. La rivière est en

crue. Ainsi, coulant au-delà du chemin de halage, le courant efface furieusement les ultimes traces d'une mort qui fut sans appel. Je me demande ce que le vieux Max trouvera à redire. Après ma mort à moi, il me regrettera. Je n'en doute pas. Je ferai peut-être partie de l'une ou de l'autre de ses histoires. Reste à savoir quel rôle me sera dévolu.

Je ne suis pas son cousin ! Ce soir, d'ailleurs, je ne suis le fils de personne. Nul ne connaît ni le jour, ni l'heure. Comme un voleur dans la nuit, la mort est là, indue. Tel un fantôme en longue robe blanche, elle s'engage dans la nuit. Le vent de la nuit taquine ses cheveux.

 

Antan, avant sa venue, je l'aurais bien imaginée rat d'hôtel ou chauve-souris, noire, comme ce soir en cet automne finissant. Qu'importe le forfait, qu'importe l'heure. La nuit est là, profonde comme la rose. Le poète aveugle l'a prédit. Comme l'autre, avant lui, je demeure.

 

 

 

 

Justification des illustrations

Quelques collages de Francine Urbin Choffray accompagnent le présent ouvrage. Par le côté insolite qui renforce leur spécificité, voire l'outrance dont de manière parfois détournée, ils portent tranquillement témoignage, ils émaillent généreusement le texte auquel, de près ou de loin, ils se rapportent. Ils ne sont d'aucune manière des reproductions illustratives. Aucune fidélité au texte n'est recherchée. Au mieux, ils mettront en lumière des fragments d'une prose qui ne les concerne que peu. Ils ne sont non plus des prétextes destinés à mettre en exergue l'impact voulu de l'écriture. Loin de telles arrière-pensées, ces collages inédits, mis à disposition par l'artiste, furent sélectionnés pour accompagner de manière fortuite un texte dont l'action se déroule dans une ambiance que l'on pourrait qualifier de proche. Manifestement marginales, malgré la place centrale qui leur est concédée, ces reproductions n'influent en rien sur le déroulement d'un récit qu'elles n'ont guère inspiré. Elles structurent l'environnement. Elles concrétisent certaines idées véhiculées par le texte. Elles replacent dans un autre contexte, des évidences partagées: le destin en son inexorabilité, le châtiment en son implacabilité, la mort en sa finalité.

 

Ainsi, ces illustrations seront, le cas échéant, soit des points de repos, soit des aires de silence, soit, encore, lorsqu'elles se révèlent être foncièrement étrangères au récit, des pierres d'achoppement.

Par respect pour la liberté de l'artiste qui les réalisa bien avant la conception et la mise en écriture de cet opuscule, les titres originaux furent conservés, la date de leur exécution mentionnée.

Quant aux qualifications que l'artiste leur conféra, si elles forcent certaines signifiances, elles n'offrent pas nécessairement des clefs véridiques.

Si certains titres valorisent occasionnellement une interprétation possible, il est clair et manifeste que l'art du collage repose essentiellement sur le détournement. Volontairement déviée, l'image, replacée dans une perspective singulière, se présente dans un contexte nouveau, créant du même coup la surprise, celle qui étaye et intensifie sa force d'impact et justifie pleinement sa véhémence tranquille.

 

Jo Verbrugghen